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De la place de l’art

2005-07-6 à 12 h 09

Je viens de prendre connaissance (en lisant une lettre y faisant suite), quelques semaines après sa publication dans Le Devoir, d’un merveilleux texte de René Derouin (dont on peut trouver l’intégral dans la revue Dialogis).

Il s’agit d’un appel aux jeunes créateurs en arts visuels à prendre leur place :

Les artistes en arts visuels doivent participer aux débats sociaux sur la place publique. Nous avons besoin de têtes qui dépassent, de mettre fin au nivellement statué par la société du refus social, de sortir de l’adolescence de groupe, d’affirmer notre art et notre existence par la même occasion. Arrêter d’avoir peur de ce que l’autre pense de nous, écrire des livres, des manifestes, passer à la télévision, à la radio, être présents partout. Il faut retrouver le public et en créer de nouveaux pour notre survie comme artistes.

Un vieux de la vieille, Derouin brosse un portrait très évocateur de la situation. Il parle entre autres de l’absence des artistes visuels dans la sphère médiatique :

Je m’inquiète de voir une émission de qualité comme Indicatif présent, animée par Marie-France Bazzo, aborder les arts visuels à partir des aquarelles, des dessins et des peintures d’écrivains, de comédiens ou d’autres intervenants issus de l’industrie du spectacle. Qui oserait parler de littérature, de théâtre et de musique en dehors des professionnels directement concernés ? Si cela se passait ainsi, il y aurait une levée de boucliers de ces milieux ! Indicatif présent est un exemple parmi beaucoup d’autres. Ces émissions invitent toujours de vrais géographes, de vrais sociologues, de vrais anthropologues, de vrais écrivains et combien d’autres spécialistes de qualité. Pourquoi les artistes ne se retrouvent-ils plus dans le collimateur de l’information ?

On peut d’ailleurs constater la même chose lorsqu’il est question de langue; on invite journalistes, écrivains et autres utilisateurs de la langue, mais rarement de linguiste. Ce qui reviendrait à inviter des comptables, gérants et chefs d’entreprise lors d’un débat sur l’état de l’économie, mais pas d’économiste.

Parlant des relents des années 50, Derouin fait remarquer que :

nous avons conservé un regard hautain et un peu méprisant sur le public et sur la population. Croyant avoir un pouvoir sur la connaissance que l’on trouve trop complexe pour la partager avec le public, souvent, on l’embrouille d’un regard flou (hors foyer) très répandu en art contemporain.

Une de mes amies tenait récemment une « vente d’atelier » où on pouvait se procurer ses créations en verre, à une fraction du prix en boutique ou galerie. Il s’agissait principalement de fin de série, prototype, etc. Le but était de profiter de l’occasion pour démocratiser le verre soufflé, qui reste pour la plupart des gens, un bien de luxe, ce qu’il n’a pas à être. (Ces ventes ont lieu environ deux fois l’an, je vous informerai de la prochaine.)

Ce passage de la lettre me rappelle le manifeste de Nana :

J’imagine que le choc est brutal pour des artistes instruits de découvrir la dure réalité de gagner sa vie. Nous avons longtemps évité de nous questionner sur la place que l’art occupe dans la société québécoise, dans l’enseignement, dans nos familles, chez nos amis, dans l’environnement des villes et des villages. Qu’est-ce que le marché de l’art ? Que fait ce public instruit par notre Révolution tranquille, à part lire Le Journal de Montréal ? Belle introduction à un début de carrière de découvrir que notre pratique s’est enfermée sur elle-même, qu’elle est devenue un art de bénévoles entretenus par l’État parce que souvent devenu un art sans débouché. Après un tour de piste de quelques années, le nouvel artiste retourne aux études pour faire un doctorat sur sa pratique et changer d’orientation.

Toute l’idée d’un art refermé sur lui-même a d’ailleurs été récemment analysée par David Byrne, mais d’un point de vue inverse : qu’arriverait-il si l’art non subventionné le devenait (entrée du 12 juin).

Cette lettre de René Derouin devrait être lue par tous, non seulement les artistes visuels, mais aussi tous ceux qui n’ont pas connaissance de cette réalité.

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