Foire aux idées
Une collections d’idées, farfelues ou non

 

Archives de 06/2005

h1

qu’avec

2005-06-30 à 15 h 04

Lisant les chroniques linguistiques du bureau, je suis tombé sur un texte qui dit que « tomber amoureux » est un anglicisme. J’ai tout de suite pensé à cet autre anglicisme qu’on entend parfois : « la fille que je sors avec ».

La chose intéressante avec ces formes est que, bien qu’il ne soit pas nécessairement acceptable en français « normalisé », ce ne sont pas des anglicismes. Prenons le second exemple, c’est-à-dire, plus globalement, le fait de terminer la proposition avec une préposition. On retrouve cette forme dans plusieurs parlés de France, ainsi que chez Zola :
“Quand on savait s’y prendre, un logeur devenait une excellente affaire. Seulement, il ne fallait pas coucher avec.” (via Language Log)

En fait, cette soi-disant préposition fait office d’adverbe en cette position1, un phénomène qui n’est pas si surprenant lorsqu’on en sait un peu plus sur le rôle syntaxique de la proposition et de l’adverbe (n’ayez crainte, je ne m’enliserai pas dans les sables mouvants de l’explication linguistique).

Beaucoup de nos « bons parleurs » ont cette fâcheuse manie de considérer toute expression qu’ils n’aiment pas et dont on peut retrouver une traduction anglaise comme un anglicisme. Que diable, si vous voulez justifier l’acceptation ou non d’une forme, forcez-vous et faites un peu de recherche…

1. Marty Laforest, États d’âme, états de langue : essai sur le français parlé au Québec. Québec : Nuit blanche, 1997.

h1

Simplifier

2005-06-29 à 14 h 26

Est-ce de la synchronicité? Je venais tout juste de lire quelques billets sur l’art de simplifier les choses à faire (GTD, Beginner’s Mind), lorsque je suis tombé sur cette parution de Too Much Coffee Man :
Too Much Coffee Man

h1

Finalement

2005-06-29 à 10 h 17

La Cour suprême a avalisé hier l’expulsion de Léon Mugesera en raison de son discours incitant au meurtre, au génocide et à la haine contre la minorité tutsie au Rwanda

Rappelons que les deux instances précédentes avait renversé la décision de Citoyenneté et Immigration Canada d’expulser Mugesera, sans toutefois invalider les allégations d’incitation au meurtre, à la haine et au génocide. Il avait en effet, dans un discours radiodiffusé, suggéré aux Hutus de saisir cet objet toujours placé dans un endroit élevé (la machette) et de s’en prendre aux Tutsis.

La cour en a profiter pour blâmer sévèrement son avocat, “Maître” Bertrand, pour avoir avancé des arguments «antisémites» et «irresponsables» lors des audiences. D’ailleurs, le seul fait de choisi Bertrand comme avocat jette une forte hombre sur la validité de la défense.

Via Le Devoir, Radio-Canada

h1

À lire

2005-06-28 à 10 h 05

Il faut voir les traductions françaises dans ce manuel. Des choses comme « couverture proche » au lieu de « fermer le couvercle » (”close cover”!). Voilà ce qui arrive quand on fait aveuglement confiance à un système de traduction automatique…

h1

De retour

2005-06-27 à 10 h 23

Petit retour sur la première chose que l’on apprend à l’école. En entrevue, Dan Brown (dois-je préciser qu’il s’agit de l’auteur du Da Vinci Code) disait qu’on voit l’apôtre Jean dans la figure immédiatement à la droite du Christ dans la Dernière cène de De Vinci, parce que c’est ce que l’on s’attend à voir, ce qu’on nous a enseigné à voir. Il ne nous vient pas à l’esprit qu’il pourrait s’agir d’une femme. Plus tôt dans l’entrevue (en fait, dans le montage de l’entrevue – à ce propos, Language Log a une série de billets intéressants sur la façon que semblent avoir les journalistes de citer et d’aller à la pèche pour des “sound bites”), il raconte comment son professeur d’histoire de l’art avait présenté cette fresque à ses étudiants et leur avait fait remarquer l’absence de coupe (graal) sur la table, pour ensuite soulever le caractère féminin du personnage à la droite du Christ. Brown démontrait du coup son hypothèse : il voit dans l’œuvre ce que son professeur lui a dit de voir…
Ce même professeur avait d’ailleurs omis de dire aux élèves que la tradition italienne de l’époque ne plaçait jamais de coupe sur la table de la Dernière cène.

Petite note linguistique concernant le graal : au moment où ce terme se glisse dans la littérature arthurienne, il signifie « assiette », et non « coupe ».

h1

Des lettres

2005-06-27 à 10 h 05

L’autre jour, en regardant les annonces avant un film (d’ailleurs, je m’ennuie vraiment de l’époque où il n’y avait pas d’annonces de produit au cinéma) lorsque quelque chose de quelque peu suspect m’a frappé. L’annonce nous présente l’alphabet, chaque lettre une après l’autre, dans un contexte sportif (par exemple, le I est un joueur de soccer qui fait rebondir un ballon sur sa tête, le C une plaie sur une joue d’un joueur de football (je crois). Une «scène» pour chaque lettre, et le tout est repris, plus rapidement, à la fin. Mais pas exactement. Une des lettres a deux scènes : le K. La première est un K sur une marche de stade, la deuxième, une estrade où la demie des fans tiennent fièrement un carton avec un K (présumément l’initial d’un joueur vedette). Qu’est-ce qui est intéressant dans ce plan, c’est qu’en plein centre, trois tels cartons se détachent clairement. Autre chose intéressante, c’est que le plan ne revient pas dans la reprise en fin d’annonce. D’ailleurs, on ne la voit pas dans la version TV.

En passant, la compagnie qui produit ce breuvage est située dans le Sud américain.

Addendum [30 juin 2005] :
I did not pay good money to see commercials

h1

De l’universalité

2005-06-23 à 15 h 32

Avertissement : il est question de linguistique théorique qui peut sembler d’un ennui mortel.

J’ai déjà parlé de la propension humaine à accepter ce que les professeurs nous disent au début d’une formation (par exemple, en première année de bac) et ne plus jamais le remettre en question. Les affirmations présentées deviennent partie intégrante de la pensée scientifique qui suit. Ce fait avait d’ailleurs été soulevé par Kuhn et j’ai pu en constater la véracité lors de mes études. Bien sûr, nous ne sommes pas tous comme ça, mais la plupart des étudiants le sont. Cela nous vient probablement de notre besoin de certitude et est à la base de la stabilité de la science (qu’est-ce que ça serait si on remettait toujours tout en question?).

[Petit aparté : je me souviens d’une anecdote concernant un professeur qui aurait déclaré, lors d’un premier cours : « Je vais vous dire bien des choses au cours de la session. La plupart seront vraies, mais certaines seront fausses. À vous de déterminer lesquelles. »]

Naviguant sur le Web, je me suis retrouvé sur le site d’une linguiste qui donne, entre autres choses, un cours d’introduction à la syntaxe. J’ai particulièrement`été interpellé par la section sur la Grammaire universelle du premier cours, intitulé Foundational issues.

On y dit (désolé pour la longueur de la citation) :

The structure dependence of linguistic rules is a general principle of the human language faculty (the part of the mind/brain that is devoted to language), often also referred to as Universal Grammar, especially when considered in abstraction from any particular language. There are two sources of evidence for this. First, as we have seen, the syntactic rules that children form in the course of acquiring their first language, even when they are not the rules that adults use, are structure-dependent. Second, even though structure-independent rules are logically possible and computationally tractable, no known human language actually has rules that disregard syntactic structure. For instance, no known human language has either of the computationally very simple question formation rules in:

a. To form a question, switch the order of the first and second words in the corresponding declarative sentence. (The girl is tall. > Girl the is tall?, or The blond girl is tall. > Blond the girl is tall?)
b. To form a question, reverse the order of the words in the corresponding declarative sentence. (The girl is tall. > Tall is girl the? or, The blond girl is tall. > Tall is girl blond the?)

On pourrait résumé ça par : la langue est un système structuré (ce qui ne devrait étonner personne). Un autre exemple d’universel concerne la récursivité :

An example of a substantive universal is the fact that all languages have indexical elements such as I, here, and now. These words have the special property that their meanings are predictable in the sense that they denote the speaker, the speaker’s location, and the time of speaking, but that what they refer to varies depending on who the speaker is.

a. She won.
b. The Times reported that [she won].
c. John told me that [the Times reported that [she won]].

La récursivité est un principe de base des systèmes complexes. C’est la façon la plus simple d’obtenir quelque chose de hautement productif à partir d’un petit nombre d’élément et de procédés. On la retrouve partout dans la nature. La langue est donc un système récursif, ce qui implique une structure (par jeux d’ensembles et de sous-ensembles) et explique donc l’universel précédent.

Mais ce que j’ai le plus, ce sont les paramètres :

Formal universals like the structure dependence of linguistic rules and recursion are of particular interest to linguistics in the Chomskyan tradition. This is not to deny, however, that individual languages also differ from one another, and not just in the sense that their vocabularies differ. This means that Universal Grammar is not completely fixed, but allows some variation. The ways in which the grammars of languages can differ are called parameters.

One simple parameter concerns the order of verbs and their objects. In principle, two orders are possible: verb-object (VO) or object-verb (OV), and different human languages use either one or the other. As illustrated in (36) and (37), English and French are languages of the verb-object (VO) type, whereas Hindi, Japanese, and Korean are languages of the object-verb (OV) type.

Je ne puis que répondre « duh ». Y a-t-il une autre possibilité? La seule que je puis voir est que l’ordre de soit pas fixée, ce qui, bien sûr, est également prévu par la théorie : certains paramètres restent libres. En quoi est-ce que ce paramètre est-il nécessaire, puisqu’il ne peut en être autrement? Pourquoi faudrait-il qu’il y ait un commutateur en ce sens dans notre cerveau (car c’est ce qu’ils prétendent)?

Le dernier exemple donné (preposition stranding) découle de certains présupposés théoriques et ne pourrait être utilisé comme argument (sinon, on tourne en rond).

Dans toutes mes études, je n’ai jamais rencontré d’universel qui ne découlait pas d’une nécessité logique (comme la question de l’ordre) ou des caractéristiques de tout système complexe (comme la récursivité), ou encore tout simplement d’universels de l’expérience humaine (ce que notre linguiste nomme des universaux substantifs). Mais, encore aujourd’hui, bon nombre de linguistes et étudiants nord-américains croient mordicus à cette hypothèse qui, présentée assez tôt, fut prise par eux pour du cash.

h1

Kafkaïen

2005-06-21 à 13 h 42

Paul Kerschen, de Metameat vient d’entreprendre de mettre en ligne, sous forme de blogue, les journaux de Franz Kafka. En plus de l’original allemand, il offre la traduction anglaise.

Diaries in the public domain seem natural candidates for the weblog format. While the Kafka Project has already made the critical edition of Kafka’s diaries available online, this site aims to supplement that work by providing a public-domain translation in English and a space for discussion (in the event of a talkative readership).

Une telle entreprise n’est pas surprenante, mais elle permet d’offrir à un plus vaste public des oeuvres d’une certaine sensibilité. D’un autre côté, dans ce cas-ci, je doute fort que Kafka ait été d’accord, compte tenu qu’il avait demandé à son exécuteur testamentaire de détruire toutes ces oeuvres inédites (et inachevées), oeuvres qui sont maintenant ses plus célèbres.

D’autres projets similaires sont en cours, comme les journaux de Samuel Pepys (1633-1680) qui offrent une perspective intéressante d’une période tumultueuse de l’histoire britannique.

Ce que j’aimerais retrouver serait le journal de Andrei Tarkovsky. Pas toujours joyeux (une des entrées, si je me souviens bien, était simplement : « Aujourd’hui, tout a été mal »), mais toujours intéressant. Il en existe un, par ailleurs, où le fils de réalisateur présente des photos Polaroid prises par son père.

Via Language Hat