Foire aux idées
Une collections d’idées, farfelues ou non

 

Archives de 05/2005

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Du temps qui vient

2005-05-13 à 12 h 24

Selon certaines légendes, Merlin vieillissait à reculons, ce pourquoi il pouvait prédire l’avenir : en s’en souvenant.

Il y a quelque temps, je me suis mis à écrire une nouvelle en tangente de cette idée. Il s’agissait de l’histoire d’un homme qui souffrait d’une étrange amnésie : il n’arrivait pas à se souvenir du passé (autre qu’immédiat), mais se souvenait de l’avenir. Quelques situations cocasses en découlaient, comme lorsqu’il rencontre un ami dans la rue sans le saluer, parce qu’il ne revoit plus cet ami, parce que celui-ci est frustré de ne pas avoir été salué…

La situation de cet homme pose un problème : il se souvient de moins en moins de choses, puisqu’il n’a de souvenirs que du reste de sa vie, toujours plus court. Et si notre personnalité est façonnée, entre autres, par les événements de notre vie la sienne est façonnée par son avenir, et de moins en moins.
Il y avait évidemment tout le problème des paradoxes temporels : si notre homme se « souvient » qu’il va se faire frapper en traversant la rue, il ne va pas la traverser, modifiant son souvenir de l’avenir, le faisant traverser la rue, modifiant son souvenir, etc.

Comme il perçoit les effets avant que la cause n’ait lieu, il peut agir sur la cause, à moins d’être prisonnier de son avenir. Ou encore, il modifie à souhait son avenir, pouvant toujours voir les conséquences de chacun de ses choix. Ce qui aurait tendance à 1) lui faire vivre une vie qu’il considère optimale et 2) le rendant fou à force de changer sa mémoire. Mais est-ce qu’il s’en rend même compte que sa mémoire change à tout bout de champ?

Toujours est-il que je n’ai jamais réussi à finir cette histoire; j’avais tendance à m’enliser dans toutes les considérations psycho-philosophiques de la situation.

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Révélateur

2005-05-13 à 11 h 04

Non mais, quand on cherche phases deuil sur Google, sur les 4 premières pages qui sortent, trois concernent le deuil d’animaux de compagnie!

Ceci semble illustrer deux choses : l’importance relative des animaux de compagnie et le fait que Google n’est pas toujours le bon point de départ pour une recherche.

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De la neutralité

2005-05-12 à 11 h 49

Je persiste à le croire : en français, il n’y a pas de masculin, il n’y a que le féminin et le neutre. Sûrement à cause des tendances masculo-centristes des 1200 dernières années, le féminin représente, dans la langue, l’altérité (« neutre » vient de ne alter « pas autre »). Voilà pourquoi le neutre l’emporte (pour utiliser la formule mal venue, mais convenue) : il ne signifie rien de spécial. C’est le comme les autres. Le féminin s’affirme, le neutre n’est qu’un fait de langue. N’y a-t-il pas lieu de célébrer cette différence au lieu de bitcher contre une langue machiste? [Mais bon, peu importe comment je présente ça, je vais sûrement me faire traiter d’anti-féministe, macho, ou autre].

De toute façon, faire accepter qu’il n’y a pas de masculin en français être encore plus difficile que de faire accepter que le conditionnel est un temps, au même titre que le futur ou l’imparfait, et non un mode.

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De l’échantillonnage

2005-05-12 à 11 h 48

Voici un extrait d’une conversation que j’ai eue avec une amie hier :
— Je regardais Découvertes l’autre jour et il parlait d’un fabricant d’outils qui s’était reconverti à la fabrication de matériel médical (…) Je me tourne vers mon frère et je lui dis : « Ah, c’est le fondateur de Lee Valley »
— De quoi?
— Exactement. Je me suis rendu compte que, contrairement à ce qu’on peut penser, c’est pas tout le monde qui connaît Lee Valley.

Et c’est vrai; il y a 15 ans, je n’en avais jamais entendu parler. Ensuite, j’ai été entouré de gens pour qui le catalogue Lee Valley était un catalogue de Noël! Pour ceux d’entre vous qui ne connaissent pas, c’est rempli de petites merveilles pour travailler le bois et autres matériaux (j’y ai été initié par une sculpteure et son père luthier) — et, apparemment, pour certains chirurgiens aussi.

Mais, aussi intéressant que puisse être ce magasin, ce n’est pas l’objet de mon billet. En fait, il s’agit d’une illustration d’un phénomène courant : l’erreur d’échantillonnage. Mes amis ne sont pas représentatifs, sur plusieurs aspects, de la population en générale. Bien sûr, on peut s’en rendre facilement compte en ce qui concerne le niveau de scolarité : la grande majorité a un bacc. – plus que la moyenne nationale, en tout cas. Mais les différences fondamentales ne se situent pas là, mais plutôt dans le type de personne dont il s’agit : ce sont, d’une certaine façon, presque tous des artistes (d’où la connaissance de Lee Valley), chacun avec son matériau propre (bois, verre, textile, mots, chiffres, idées, sons, etc.). Je ne devrais donc pas m’étonner qui ne soient pas si représentatifs. Mais je me fais prendre au jeu. Comme ceux avec qui j’ai les contacts les plus poussés, avec qui je partage le plus d’intérêts ont plusieurs points en commun, il m’arrive de ne pas voir le vrai monde.

Bien sûr, je suis tout à fait conscient que mon entourage ne partage pas nécessairement les traits de la population en générale — ça paraît d’ailleurs en politique, ou quand j’essaie de faire voir à quelqu’un l’absurdité de payer pour porter de la publicité (p. ex., un t-shirt avec logo). Mais dans les choses moins flagrantes, il m’arrive de me piéger.

Ce qui m’amène à parler de l’invisibilité des fidèles noyés (invisibility of the drowned worshippers). Souvent, dans une étude des facteurs de réussite (du genre, qu’est-ce qui fait que quelqu’un réussit en Bourse?), on ne tiendra pas compte de ceux qui ne réussissent. On regarde les qualités (propriétés) des gagnants, sans voir si elles sont présentes, ou non, chez les perdants.

(L’expression vient d’une anecdote racontée par Cicéron : on présente à Diagoras, un athée, des tableaux de fidèles qui, ayant suivi tous les préceptes de la foi, ont survécu à un naufrage. Diagoras demande donc ce qui est advenu des tableaux de fidèles qui ont péri lors du naufrage – l’inefficacité de leur foi ne semble pas avoir été prise en compte par les partisans des vertus de la foi.)

Il s’agit d’une erreur plutôt répandue dans des domaines comme l’économie (prédictive), mais ne se limite pas, contrairement à ce qu’on pourrait croire, aux sciences humaines, mais s’insinue également en sciences inhumaines (ou pures et appliquées, diraient d’autres). On peut voir ça avec l’effet lampadaire (lampost effect) [si vous perdez vos clefs la nuit, sur le bord de la rue (et que vous n’avez pas de lampe de poche sur vous), vous allez commencer par chercher sous les lampadaires, là où il y a de la lumière] : on ne voit qu’où on peut regarder. Il s’agit d’un problème important en physique des particules.

En sciences humaines, il y a, par exemple, l’influence de la langue anglaise en linguistique. Le courant théorique principal dit qu’il y a une « grammaire universelle » imbriquée dans le cerveau et qui établit un certain nombre de paramètres que doit fixer une langue. Un des problèmes, c’est que ces paramètres sont pour la plupart établi à partir d’une langue indo-européenne, principalement l’anglais. On fait appel bien sûr à d’autres langues, mais on part souvent de l’anglais. Par exemple, l’anglais place (habituellement) le sujet avant le verbe; d’autres langues le placent après. Il y aurait donc un paramètre qui doit établir ça. Mais l’erreur qui s’insinue ici, c’est que ces paramètres sont presque tous fixés à partir d’une différence (ou non) avec l’anglais. Langue qui, bien que parlée un peu partout, est loin d’être représentative des quelque 6 000 autres langues du monde. Dans ce cas, on travaille à partir de ce qu’on connaît, ici en s’en servant comme étalon obligatoirement représentatif.

Voilà qui est à ajouter à la Valeur intrinsèque d’un article scientifique : à quel point est-ce que l’échantillon est représentatif?

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De la peur

2005-05-11 à 13 h 51


Creating Passionate Users
discute du fait qu’en gardant les gens dans un état quasi constant de peur (à la W.), on les empêche de penser rationellement. En fait, il ne s’agit pas nécessairement de peur, mais d’appel aux mécanismes de survie hérité de nos ancêtres. Au lieu de «peur», je mettrais «sentiment d’insécurité». L’utilisation, par les punlicitaires, peut ne pas être si consciente, mais quand on y porte le moindrement attention (comme dans le cas que j’ai soulevé il y a quelque temps), ça devient flagrant.

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Du sixième sens

2005-05-10 à 14 h 47

Il y a longtemps que, lorsqu’il est question d’événement dont j’ai prend connaissance de façon subite et sans source apparente (une intuition bizare), je parle d’un septième sens et non un sixième. Pour moi, le sixième est déjà présent en nous tous : il s’agit de la perception du temps.

Nous percevons tous (à partir d’indices internes et externes) le temps, de façon plus ou moins juste selon les situations, les personnes, et la quantité de psychotropes dans notre sang. Mais, aujourd’hui, quelque chose vient de me frapper: s’il y a bel et bien des gens capable de précognition, il s’agit là aussi d’un sixième sens, le même que nous tous, mais tellement affiné, (ou, plutôt, particulièrement affiné) qu’il ne s’applique pas seulement au temps qui passe, mais aussi à celui qui vient.

Juste une idée comme ça, à cuisson limitée.

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Célébration de la vie

2005-05-9 à 11 h 21

J’ai passé une bonne partie de la fin de semaine à faire du ménage. En fait, je ne devrais pas parler de «ménage». Il était temps que je me mette à faire le tri des choses d’Isabelle, en particulier dans ce qui était son studio de massage. C’était quelque chose qui m’angoissait depuis plusieurs moi, que je craignais être trop difficile à faire, trop définitif. Mais finalement, ça se passe très bien; il y a une certaine paix là-dedans. Je n’ai pas l’impression que j’efface une partie de la vie d’Isabelle, mais plutôt que je l’intègre, Dur à décrire comme émotion. C’est sûr qu’il y a des fois un petit pincement, par exemple, lorsque je mets ses notes de cours d’impression textile au recyclage, mais je me dis que ce qu’elle a appris dans ces cours reste, non pas dans les notes, mais dans les oeuvres et dans les souvenirs que ses proches partages.

Et je redécouvre des petits trésors, comme ces oeufs « de Pâques » de la veillée du jour de l’an 2001. Petite histoire : le 1er janvier 2000, après quelques festivités, je me suis retrouvé à teindre des œufs (à la manière traditionnelle ukrainienne) chez des amis. Plusieurs mois plus tard, j’ai rencontré Isabelle (d’ailleurs chez ces mêmes amis). Lorsque j’ai su que c’était elle qui avait été à la source première de cet art – ayant initié celui qui a initié celle qui a initié celle qui m’a initié –, nous avons décidé d’instaurer la tradition des œufs du jour de l’an (chez certains, l’œuf est le symbole du renouveau).

Je n’ai pas encore fini ce long ménage; je prends mon temps. Il y a quelque chose d’agréablement thérapeutique dans ces gestes et il me plaît de les savourer. Chaque petite chose que je découvre (et il y en a : Isabelle était de celles qui gardent tout), m’accroche un petit sourire, une larme, un souvenir. Ce n’est pas un ménage, c’est une célébration de sa vie – une vie bien remplie.

Ce qui m’amène à ce petit éloge de la lenteur, en éducation, et dans la vie en générale, sous la plus de François Guité :

La qualité exige du temps. Beaucoup de temps. Pour un travail bien fait, il faut s’y consacrer.
… l’apprentissage aussi exige du temps. Le temps de réfléchir, d’analyser, de partager, de faire des associations, puis de nouvelles découvertes. Le temps de trouver le sens des choses, de cultiver les idées, d’en fouiller les recoins les plus sombres. Le temps de se tromper, de questionner, de chercher, puis de recommencer.

Combien vrai lorsqu’on apprend un métier d’art tel que la joaillerie. Souvent, il ne sert à rien de se presser. Si ça prend une heure, ça prend une heure. (D’accord, en tant qu’étudiant à temps partiel qui plus est, les choses prennent beaucoup plus de temps qu’elle ne le devrait, mais bon, c’est ça l’apprentissage.) Ou lorsqu’on explore la vie d’un cher disparu.

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La suite du kossé

2005-05-6 à 14 h 01

Okay, d’accord, c’est une farce. Mais qui sert à illustrer un certain ultra-conservatisme religieux. En effet, il y a trois ans, le Kansas retirait la théorie de l’évolution (par sélection naturelle) du curriculum scolaire; non pas qu’on ne pouvait plus l’enseignée, mais elle n’était plus qu’une théorie comme une autre, par exemple, le Créationnisme (ou Intelligent Design). Pour ce qui est de la langue anglaise, plusieurs ultra-religieux de la Bible Belt considère que la version King James de la bible (en anglais) est réellement “the word of God”. Il doit donc en découler que l’anglais moderne est divin, n’est-ce pas. (Ceci, évidemment renforce, et est renforcé par, leur croyance selon laquelle les Américains sont le peuple élu, à la destinée manifeste.)

Mais, il y a tout de même un bémol à tout cela. Les partisans purs et durs de la sélection naturelle peuvent avoir tendance à se limiter à une position dogmatique où la S.N. (incluant le hasard, etc.) est la seule source d’évolution. Sans verser dans la téléologie, il y a de la place pour un autre facteur. Je parlais, il y a un certain temps des propriétés émergentes dans les systèmes complexes. En bref, le système est plus que la somme de ses parties : en travaillant de concert, il en ressort une structure supplémentaire, avec ses propriétés et effets propres :

An emergent behaviour or emergent property can appear when a number of simple entities (agents) operate in an environment, forming more complex behaviours as a collective. The property itself is often unpredictable and unprecedented, and represents a new level of the system’s evolution. The complex behaviour or properties are not a property of any single such entity, nor can they easily be predicted or deduced from behaviour in the lower-level entities. The shape and behaviour of a flock of birds or school of fish are good examples.

Il y a peut-être quelque chose d’émergent dans la vie qui l’aide dans l’évolution, sans qu’il y ait de direction. Mais on ne peut pas utiliser ceci comme argument sans l’appuyer, bien sûr. Il ne s’agit pas d’un deus ex machina. Ce que je veux dire, c’est qu’il faut garder l’esprit ouvert aux possibilités qui peuvent s’ajouter à la théorie acceptée.

Mais revenons-en au langage. LL continuait sa farce avec une déclaration de Chomsky (grand dialecticien et politologue respectable) et y allait de certains commentaires sur le point de vue de ce personnage :

He simply and consistently dislikes the idea that language might be learned, whether by neurons or by genes. As a result, he prefers to wait for “physical mechanisms, now unknown” at the level of cell biology, or necessarily-emergent properties of complex-enough brains, or some other now-mysterious form of explanation.

Chomsky, lorsqu’il a décrété que l’apprentissage linguistique était codé dans le cerveau (hard-wired), avec son fameux Language Aquisition Device, s’est effectivement cointé (”painted himself in a corner” disait un de mes profs à ce sujet) : la langue devenait, de facto, un acquis génétique. Depuis, il n’a jamais pu élucider ce problème. D’ailleurs, quiconque parcourt les ouvrages de grammaire générative avec un oeil septique sera frappé par le nombre de fois qu’on peut insérer la phrase « c’est ça parce que Dieu en a voulu ainsi » sans vraiment se détourner du propos (j’exagère, bien sûr). Il s’agit d’une linguistique qu’on pourrait qualifier de ptoléméaine (en référence à l’astronomie géocentriste) : elle peut coller à l’observation (et encore, combien de fois ai-je entendu « ça, ça compte pas, c’est poétique »), mais au pris de mille rapiéçages qui donne une oeuvre où le duck-tape prend plus de place que le matériau de départ.
Il a depuis une quinzaine d’années raffiné le propos, mais est toujours confronté aux conséquences de son refus de laisser aux enfants la capacité d’apprendre leur langue maternelle sans l’intervention d’un deus ex machina.

Ce qui nous ramène aux propriétés émergentes. Elle semble être devenue la non-explication de Chomsky, qui, fin dialecticien qu’il est, réussir à s’en servir sans vraiment expliquer quoi que ce soit. Voici un exemple d’utilisation fallacieuse des propriétés émergentes : comme justificatif a posteriori, au lieu que ce soit un phénomène analysable et analysé, qui peut s’inscrire dans une théorie. Pas juste du duck-tape.