Il y a quelques années, un de mes professeurs me demandait le sujet de mes recherches doctorales. Lorsque je lui dis que je travaillais en linguistique historique, il s’exclama « La linguistique historique n’est pas une science. » (esprit d’escalier, j’aurais dû lui répondre, non, c’est un art). Comme il n’y voyait pas de possibilité de formalisation stricte, ça n’entrait pas dans sa définition de science. Pour moi, la science doit toujours profiter de l’art, de la poésie. Ces visions trouvent écho dans une discussion de notre appréhension de la réalité qu’offre Suzuki dans son livre (dont j’ai parlé précédemment) :
Definition identifies, specifies and limits and thing, describes what it is and what it is not: it is the tool of our great classifying brain. Poetry, in contrast, is the tool of synthesis, of narrative. It struggles with boundaries in an effort to mean more, include more, to find the universal in the particular. It is the dance of words, creating more-than-meaning, reattaching the name, the thing, to everything around it.
Notre propension à la classification, notre réflexe de considérer le monde comme une somme d’unité discrète serait, semble-t-il, un effet de notre culture, et non quelque chose de naturel chez l’humain. C’est un héritage culturel si vieux qu’il nous est difficile de le considérer comme une vision des choses et non un fait. Cet héritage est ce qui nous a permis d’échafauder la méthode scientifique et la construction de l’occident. Il est si présent qu’il est à la source de notre identité personnelle, de notre vision de nous-mêmes comme étant distinct de notre environnement.
Neil Evernden (The Natural Alien) nous donne l’exemple d’un arbre :
A tree, we might say, is not so much a thing as a rhythm of exchange, or perhaps a centre of organizational forces. … The object to which we attach significance is the configuration of forces necessary to being a tree … rigid attention to boundaries can obscure the act of being itself.
Vincent-Olivier Arsenault, l’an dernier, argumentait que « Discretization is the fundamental mechanism behind any form of cognition »
(voir aussi la réponse de Martin) Dans le schème occidental, il a peut-être raison. Nous utilisons notre faculté de différentiation, de classification à toutes les sauces, dans plusieurs de nos activités quotidiennes. Mais si on s’extrait de cet environnement, on voit vite que cette façon d’appréhender le monde n’est pas plus fondamentale que d’autres, qui présentent le monde comme un continuum.
D’ailleurs, si on creuse un peu, on voit que même le langage ne répond pas à cette généralisation (d’ailleurs, j’aurais plus tendance à dire que la généralisation et sa contre-partie, la particularisation, sont les mécanismes fondamentaux) :
Problem is, language (which, it can be argued, is a form of cognition) is not discreet. The boundaries between word-meanings is anything but clear. It is as fuzzy as it gets. Sure, there is a part of discretization is the fact that reality is modelized, somewhat chopped up into bits we call words (or morphemes), but therein lies the beauty of language: these little bits are not really discreet. They are like a drop in a bucket (of the same liquid): can you say where the drop ends? (Commentaire d’Emma B. sur le billet)
Même la physique nous offre une vision quelquefois indiscrète, par exemple, dans la nature de la lumière, qui est onde et particule, unité et flot. Personnellement, j’ai toujours eu besoin d’une certaine poésie dans mon appréhension de la réalité, d’une conscience de l’existence d’un continuum. D’autant plus aujourd’hui.
Ce qui m’anène au titre de ce billet. En lisant Suzuki, je me suis posé la question de ma propre définition. Me limitais-je à mon corps et/ou à mon esprit? Je pense à une de mes amies qui est une muse. Elle inspire la poésie, naturellement, juste en étant ce qu’elle est. Sans qu’elle le sache (consciemment), elle s’étend au-delà de son corps et de son esprit et existe dans les poëmes de plusieurs. Quelqu’un qui ne la connaît pas ne la verra pas nécessairement dans ces poëmes, mais ça ne veut pas dire qu’elle n’y participe pas.
(Bon, voilà que je verse de le spiritisme…)